Quand le dentiste perd sa fraise...

Publié le 3/08/2015 dans Sciences et avenir par Marc Gozlan

La lecture d’articles médicaux relatant l’introduction ou la persistance d’un corps étranger dans un espace anatomique incongru (rectum, urètre, vessie, vagin) est une source inépuisable de sujets pour le journaliste-blogueur que je suis. Pour autant, l’intérêt de ce type d’observation n’en est pas moindre lorsque la présence d’un objet insolite résulte d’un acte opératoire, comme en témoigne un article paru le 28 juillet 2015 dans la Revue des Maladies Respiratoires.  

La mésaventure est arrivée à un homme de 59 ans dans le cabinet de son dentiste. Celui-ci a fortuitement laissé échapper au cours d'un acte de chirurgie dentaire une petite fraise, cet instrument rotatif qui en a terrorisé plus d’un. Le minuscule objet a vite gagné l’arrière-gorge de l’infortuné, loin de la vue du soignant. Admis à l’hôpital proche de son domicile, le patient a passé une radiographie thoracique qui a montré la présence de l’objet tranchant et pointu dans la partie inférieure du poumon gauche. Une tentative d’extraction était indispensable car ce corps étranger acéré risquait, du fait de sa proximité avec un vaisseau pulmonaire, de provoquer une hémorragie massive en cas de perforation de la muqueuse bronchique. 

Après une tentative infructueuse pour visualiser le corps étranger avec un instrument optique souple (bronchoscope), le patient est adressé dans le service de pneumologie et oncologie thoracique de l’hôpital Nord du CHU de Saint-Etienne. Il y subit une courte anesthésie générale, avec ventilation par masque. La fraise est alors visualisée dans une petite bronche en utilisant cette fois un bronchoscope à usage pédiatrique. La fraise, tant redoutée des patients au cabinet dentaire et dans ce cas précis des médecins, a finalement pu être extraite grâce à une pince et un bronchoscope souple standard. Preuve qu'il est possible de ramener sa fraise à un dentiste. 

En chirurgie dentaire et orthodontie, la présence de matériel étranger dans les voies aériennes respiratoires (inhalation) pendant les soins dentaires est un grand classique, même s’il s’agit d’une complication peu fréquente en pratique courante. Celle-ci concerne le plus souvent les gestes tels qu’une cimentation (processus de fixation des pièces d'une dent) ou une implantation d'une couronne dentaire. Au total, 85 % des accidents d’inhalation surviennent en dehors des soins et concernent du matériel dentaire fixe. Mais il arrive, comme dans ce cas décrit par le Pr Jean-Michel Vergnon (Saint-Etienne), que l’inhalation se produise au cours du soin lors de la manipulation d’un matériel amovible de petite taille, même sans anesthésie locale. De nombreux corps étrangers peuvent être inhalés, souligne le pneumologue, qui précise que  « le plus souvent, il s’agit de tournevis utilisés pour la fixation d’implants dentaires ou, comme dans notre observation, d’instruments de type fraise dentaire ».

Les symptômes diffèrent selon la nature et la taille des objets inhalés. Ainsi, les corps étrangers inertes utilisés en chirurgie dentaire entraînent plutôt une simple irritation de la muqueuse bronchique avec une inflammation modérée. Les symptômes sont alors une toux sèche, une difficulté à respirer, un bruit aigu émis lors de la respiration, voire un arrêt cardiorespiratoire si le corps étranger provoque une obstruction bronchique. Cependant, dans environ un quart des cas, l’inhalation n’entraîne aucun symptôme. En revanche, certains objets tranchants ou effilés font courir un risque hémorragique en cas de perforation de la muqueuse bronchique. Une intervention chirurgicale, consistant en l’ablation d’une partie d’un poumon (lobectomie), peut être nécessaire lorsque le corps étranger est inextirpable car situé dans les plus petites bronches. 

Mais revenons au cas clinique. Fort heureusement positionnée la pointe vers le haut, la fraise acérée n’a entraîné aucune lésion bronchique chez ce patent. Les suites ayant été simples, il a pu regagner son domicile moins de 24 heures après l’intervention. L’histoire ne dit pas cependant si le patient, très heureux de s’être rétabli aussi rapidement, est ensuite allé aux fraises.